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18/02/2008

Du bon usage de l'instrumentalisation du passé et de la dialectique inversée : pour ajouter à la confusion, les sarkozystes sont prêts à tout.

 

"Je propose de dire que <pétainiste> est le transcendantal, en France, des formes étatisées et catastrophiques de la désorientation. Nous avons une désorientation majeure, elle se présente comme un tournant dans la situation, elle est solennellement active à la tête de l'Etat. De ce point de vue, encore formel, il y a une tradition nationale du pétainisme qui est bien antérieure à Pétain. Le pétainisme commence en réalité en France avec la Restauration de 1815. Un gouvernement post-révolutionnaire se réinstalle dans les fourgons de l'étranger, avec l'appui vigoureux des émigrés, des classes renversées, des traîtres et opportunistes de tout acabit, et le consentement d'un peuple fatigué. Il déclare qu'il restaure l'ordre et la moralité publics, contre l'anarchie sanglante des révolutions. Cette matrice, typiquement française, insiste dans notre histoire. En 1940, on retrouve la figure catastrophique de la défaite militaire, comme prétexte pour une désorientation majeure : comme, par exemple, un gouvernement qui n'a à la bouche que <la nation>, mais qui est installé par l'étranger ; des oligarques corrompus jusqu'à l'os qui se présentent comme ceux qui vont sortir le pays d'une grande crise morale ; un aventurier, roi cacochyme, vieux militaire ou politicien retors, toujours homme de main des grandes fortunes, qui se présente comme le vrai détenteur de l'énergie nationale."

Alain Badiou, "De quoi Sarkozy est-il le nom ?"  (*) 

 

 

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Ça n'a pas dû vous échapper.

Et même les plus miros d'entre vous l'auront remarqué. 

Le fonds de l'air politique est à la confusion.  

Au mélange des genres.

Et à la désorientation.

 

Un constat impeccablement dressé par le philosophe Alain Badiou.

Qui explique comment une droite d'inspiration pétainiste et revancharde. 

Peut se présenter comme incarnant "la rupture".

Quand elle n'est que réaction.

Comme incarnant le progrès social.

Quand elle n'est que réaction.

Comme incarnant la modernité.

Quand elle n'est que réaction.

Comme incarnant la révolution. 

Quand elle n'est que réaction.

Etc, etc…

 

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Ce n'est pas tout. 

Aux mots détournés de leur sens.

Aux valeurs mensongèrement brandies.

Cette droite néo-pétainiste ajoute la confusion historique.

Ne cessant de ressortir des placards les oripeaux des si troubles années 1930.

Pour convoquer d'étranges fantômes.   

Et habiller ses adversaires du costume infâmant de fascistes.

 

C'est tout un jeu de petites phrases énoncées par les seconds couteaux du régime.

Qui se poussent à qui mieux-mieux.

Et défilent à tour de rôle.

Pour dénoncer, en un étrange et très inquiétant retournement de situation, les tendances totalitaires et autoritaires de ceux qui osent s'en prendre à leur exercice du pouvoir. 

 

Il ne vous aura pas échappé que cette tendance s'amplifie en proportion inverse de la perte de popularité du régime.

Et qu'elle a atteint des sommets ces derniers temps. 

Des exemples ? 

Allons donc : vous les connaissez.

C'est Yves Jégo dénonçant "les méthodes staliniennes" des signataires de l'appel à la vigilance républicaine.

(Tant nul n'ignore que Staline avait pour habitude d'user de la pétition plutôt que du goulag et des exécutions sommaires…)

C'est Roger Karoutchi accusant de "fascisme rampant" les mêmes signataires.

Et osant comparer le sort de Sarkozy, mis en  cause par les médias, à celui de l'illustre Jean Zay, pourri par la presse collaborationniste. 

(Tant nul n'ignore que le fascime et le régime de Vichy se réclamaient de la gauche, quand la droite réac sauvait l'honneur de la france et résistait dans les maquis…)

Mais c'est aussi notre nouvelle première dame établissant un audacieux parallèle entre les méthodes du Nouvel Obs.fr et "les dénonciations de juifs" pendant la guerre.

(Tant nul n'ignore que l'hebdomadaire de la gauche caviar fourmille d'apprentis Déat et de futurs Doriot…)

 

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Qu'on ne s'y trompe pas : il n'est jamais innocent de convoquer ainsi les abominations du passé.

De les dépouiller de leur sens originel.

Et d'en affubler ses adversaires.  

Il n'est pas anodin, non plus, de voir Nicolas Sarkozy instrumentaliser l'histoire.

Exhumant les victimes de la Shoah.

Ou dénonçant, pour évoquer les crimes des nazis et des soviétiques, "la redoutable absence" de Dieu. 

 

Au fond, tout cela concourt d'un même objectif : entretenir la confusion, surfer sur le mensonge et l'élever au rang de méthode de pouvoir.

Une manière de procéder plus qu'inquiétante. 

Et qui n'annonce pas vraiment des lendemains qui chantent.

Au contraire, même…

 

Je ne sais pas vous.

Mais moi, le fond de l'air m'effraie de plus en plus.  

 

  

 

 

(*) Si ce n'est déjà fait, lisez cet ouvrage.

Achetez-le, volez-le s'il le faut, mais lisez-le ! 

 

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Commentaires

Et lire aussi Logique des mondes...

Écrit par : Sam | 18/02/2008

Tout à fait d'accord avec vous. Badiou est une aide précieuse pour "décrypter" (comme on aime tellement faire dans les médias) ce qui nous arrive. La longue liste de ses détracteurs parle pour lui, ainsi que la teneur des "critiques" qui se hissent à peine à la hauteur du ricanement.

N'oubliez pas de lire aussi "L'éthique, essai sur la conscience du mal", qui a été réédité, et "Portées du mot 'juif'"...

Autre aide pour comprendre: "Changement de propriétaire, la guerre civile continue" d'Eric Hazan.

Écrit par : Guy M. | 18/02/2008

mouais ...Hazan est quand même philosophiquement loin de Badiou je trouve

Écrit par : sam | 18/02/2008

il devient quoi le blog de fontanelle?

Écrit par : fontanelle | 18/02/2008

@ Sam : "De quoi Sarkozy est-il le nom ?" était mon premier contact avec Badiou. Inutile de redire que j'en sors enthousiasmé. Par contre, j'ai un peu peur que ces autres bouquins soient moins faciles d'accès, beaucoup plus philosophiques et techniques. Plus ardus, quoi. C'est le cas de "Logiques des Mondes" ?

@ Guy M : "La longue liste de ses détracteurs parle pour lui, ainsi que la teneur des "critiques" qui se hissent à peine à la hauteur du ricanement."
Clair. Quand on voit comment certains, dont Val, le dénigrent… Ça vaut presque un certificat de bonne conduite.

Par contre, j'ai été davantage déçu par Hazan et son "La guerre civile continue". On m'en avait dit beaucoup de bien, mais j'ai trouvé que cela ressemblait beaucoup à une revue de presse. Bien écrite et bien menée, mais une revue de presse quand même… Il faut que je lise "LQR, la propagande du Quotidien", il devrait davantage me convaincre.

@ Sam (bis) : sur "La guerre civile", plutôt d'accord avec vous. Même si on retrouve une même vision en arrière-plan.

@ Fontanelle : je n'en sais pas plus que vous. J'attends avec impatience, comme beaucoup, que Vive le Feu reprenne son rythme de croisière. Et je note avec plaisir que de nouveaux billets ont été récemment postés.

Écrit par : Le Charançon Libéré | 18/02/2008

Le terrorisme intellectuel pour cacher une vérité qui gène
Chez certains intellectuels qui ne comprennent pas l'évolution en cours, on défend une doctrine anti libérale, tandis que les gouvernements de tout les pays ,se libéralisent de plus en plus.
Il y a un véritable décalage entre ce climat intellectuel et la réalité. Les libéraux ne sont pas des théoriciens mais des praticiens.
Badiou n'explique rien,il ne fait que le constat amer entre ce qu'il voudrait et ce qui existe Il crie a l'imposture et jette brillement l'anathème
Ce livre fait plaisir a certains esprits anarcho marxiste et il en faut bien encore quelques uns

Écrit par : antimythe | 18/02/2008

J'ai eu le plaisir d'aller à une rencontre avec Badiou et Hazan (organisée par une excellente librairie où j'ai des habitudes: pour les cerveaux qui ont encore du temps disponible, c'est L'Atelier, rue du Jourdain, Paris XX° (vous pourrez sucrer, si vous le voulez, Charançon)). Il était très clair que malgré des parcours et des philosophies très différents, le dialogue entre eux était très riche et finalement convergent. Bref, ils s'entendaient comme larrons en foire.

@antimythe: vous avez raison, j'ai assisté à la réunion de deux terroristes intellectuels et j'ai eu très peur, car j'ai bien senti qu'on voulait me cacher une vérité gênante! Ceci dit, il est possible que les libéraux soient des praticiens, mézalors ils n'expliquent rien non plus, ils constatent que, disons, pour eux, ça marche pas trop mal. Nous autres, anarcho-marxistes (mes amis anarchistes et mes amis marxistes vont se gondoler!) nous constatons que cela ne marche pas.

Écrit par : Guy M. | 18/02/2008

@Le Charançon Libéré
La série des textes "circonstances" chez lignes, abregé de metapolitique, un désastre obscur sont des textes autour de la politique.
Logique des mondes est la suite de l'Etre et l'Evénement, une théorie de l'Etre (les mathématiques == l'ontologie) et de l'événement (logique et apparaitre)...
De nombreux formalismes logiques rendent la lecture difficile mais sont d'une grande beauté, il est possible de le lire de façon fragmentaire ou partielle

Écrit par : sam | 18/02/2008

@guy M
Désolé ,mais je suis un de ces indécrottables ,qui ne partage pas vos rhétoriques masturbatoires sur la reconnaissance du communisme comme valeur humaniste
En ce qui concerne Badiou ce qu'il a écrit concernant Mao devrait vous faire frémir,pour le moins,et vous incitez a plus de distanciation vis a vis d'un homme qui n'a jamais fait la moindre autocritique de ses écrits ni même émit un doute Tout fait ventre chez ce vieillard suffisant et pontifiant (vrai militant rebaptisé philosophe) y compris les pires horreurs du communisme

Écrit par : antimythe | 18/02/2008

@antimythe
Si tu suspectes Badiou de ne pas être un philosophe il faut argumenter un minimum ou ne rien dire du tout!

1/tu dois disposer d'une idée de ce qu'est la philosophie
2/tu dois disposer d'une idée de la pensée de Badiou
3/tu dois prouver qu'entre 1 et 2 il n'y a pas de rapports

Sinon, tais-toi

Écrit par : Sam | 18/02/2008

@antimythe
idem pour le communisme
tu dis que le communisme n'est pas humaniste...mouais, ça mérite un argument sinon c'est juste un aboiement, donc RIEN.

Écrit par : Sam | 18/02/2008

@ Antimythe : vous avez au moins raison sur deux points : ce livre me fait plaisir et je me plais à me considérer comme un anarcho-marxiste.
Pour le reste… réduire Badiou à cela est une véritable erreur. Et le succès en librairie de son bouquin l'illustre parfaitement : plus de 25 000 ventes, cela m'étonnerait bien qu'il y ait autant d'anarcho-marxistes en France (malheureusement).

Quant à l'accusation de terrorisme intellectuel contre Badiou… euh… je me gausse.

@ Guy M : j'aurais adoré à assister à la rencontre. Si vous en avez d'autres comme ça, n'hésitez pas à faire tourner l'info.

"(vous pourrez sucrer, si vous le voulez, Charançon)"
Aucune raison de le faire : les bonnes crémeries sont assez rares pour qu'elles méritent d'être citées chaque fois que l'occasion se présente.

@ Sam : merci beaucoup pour les précisions.
Je vais faire comme vous le conseillez : par fragments. Style dix ou quinze pages par jour.

@ Antimythe : si vous voulez vous en prendre aux anciens maos repentis, la liste risque d'être bien longue…

Mao ou pas, on s'en tape de toute façon. Seules comptent la pertinence et la clarté de cet ouvrage. Ça fait longtemps que je n'avais rien lu d'aussi percutant.

"Tout fait ventre chez ce vieillard suffisant et pontifiant"
Suffisant et pontifiant ? Avez-vous lu "De quoi Sarkozy est-il le nom" ? Ça m'étonnerait, car sinon vous n'employeriez jamais ces mots-ci.

@ Sam (bis) : approbation franche et marquée.
:-)

Écrit par : Le Charançon Libéré | 18/02/2008

La déclaration (consternante) sur la Shoah et l'intervention médiat... policière de ce matin ne prouvent qu'une chose :
Sarkozy lit les sondages .

On a pas fini d'en bouffer pendant les prochains jours .

Écrit par : Le Petit Nicolas (mais en Plus Grand) | 18/02/2008

@sam et le charencon libere.
Philosophe se dit d'un sage et franchement pour Badiou Quand au 20 000 ouvrages et non 25 000 "vendus" si on retire les ouvrages achetés systématiquement par les bibliothèques,les ecoles,les universités, cela ne fait pas 10 000 lecteurs
Quel succès ??!!!!
Désolé mon cher Charançon mais mon beauf (educ Nat) m'a fait don de ce que vous appelez un livre et qui n'est qu'un pamphlet avec dans le rôle du vilain Sarko et dans le rôle du monsieur qui sait tout sur tout et qui daigne nous livrer sa vérité Badiou
Ceci dit que cela fasse échos chez vous c'est normal ,que vous fassiez l'impasse sur le passé sulfureux du personnage,sic

Écrit par : antimythe | 18/02/2008

@antimythe
Ta réponse arrive et ne me déçoit pas car elle correspond à ce que je pouvais attendre de toi.Sans surprises.
1/d'abord, tu dois comprendre qu jamais il ne faut évaluer la valeur d'une pensée à l'aune de son succès dans l'opinion et justement parceque du point de l'opinion, la vérité est INVISIBLE, irreprésentable.
2/sur la passé "sulfureux", il faudrait préciser autrement tu es juste un mauvais flic
3/tu dis, un philosophe est un sage, admettons cette hypothèse...tu ne fais qu'acte de diversion car demeure la question de savoir en quoi Badiou n'est pas un sage, et là encore tu sèche...la vérité c'est que tu ne connais rien de la pensée de Badiou mais tu fais comme BHL-Joffrin (en moins bien) tu exprimes une opinion (suite de lieux communs agglomérés d'un vernis subjectif réactionnaire)
4/tu n'as pas répondu sur le communisme....ni sur Badiou dailleurs
5/j'ajoute que toi comme nous tous, tu es capable d'autres chose que d'opinions, je veux dire de vérité, ce travail est toujours une tâche devant soi, tu en es capable, abandonnes les editos de Joffrin!

Écrit par : Sam | 18/02/2008

@antimythe
Je lis Badiou depuis les années 1970 ("Le concept de modèle : Introduction à une épistémologie matérialiste des mathématiques", qui vient d'être réédité, demandez à votre beauf s'il veut bien vous le prêter) et j'ai "suivi" la production de ce vieillard ventru (selon vous) depuis cette époque. Vous n'avez rien à m'apprendre sur son travail de philosophe et son activité de militant. Son oeuvre philosophique a éclairé mon travail (j'ai enseigné les mathématiques) et son parcours de militant a croisé le mien en bien des occasions. Je respecte et l'homme et le penseur.

@charençon
Je suis bien d'accord pour relayer les rencontres du XXième (où je possède une maison de campagne...)

Écrit par : Guy M. | 18/02/2008

Charançon,

Désolée d'arriver si tard, mais je n'ai pas eu le temps de te lire plus tôt.

"Mais moi, le fond de l'air m'effraie de plus en plus."
Moi aussi !

Écrit par : Françoise | 18/02/2008

Du point de vue philosophique, c'est, effectivement, plutôt une baudruche, et son succès est le symptôme du vide intellectuel de notre temps. Il faut ajouter que certaines de ses analyses (sur la "portée du mot juif") sont moralement suspectes. Bref, plutôt un miteux qu'un mythe.

Écrit par : antimythe | 18/02/2008

@antimythe
Il est frappant de constater qu'à tout instant tu cède aux charmes de l'injures ce qui fait de toi finalement un shtroumph
Tu ne dis toujours pas posts après posts ce que tu nommes philosophie tout en usant du terme à gogo, à la limite c'est comme la baise, tu en parles d'autant plus que tu ne fais RIEN.
Tu évoque "portée du mot juif" pour n'en rien dire sauf CACABOUDIN...il va falloire que tu avances un truc : mouilles toi!!!

Écrit par : Sam | 18/02/2008

@ Sam
Laissez-vous entendre que notre bon camarade antimythe est lui-même une baudruche gonflée d'opinions peu établies ?

@antimythe
Pourriez-vous préciser ce que vous trouvez de moralement suspect à "Portées du mot 'juif'"?

Écrit par : Guy M. | 18/02/2008

@ Guy M

Oui une baudruche, cela fut dit de Badiou par un journaleux de Libé je crois.

@antimythe

A moins d'être jean claude Milner tu vas avoir du mal à tenter de contrer "Portées du mot 'juif'", mais essaies toujours!

Écrit par : Sam | 18/02/2008

Diantre, ça chauffe… :-)

@ Le Petit Nicolas (mais en plus grand) : oui. Mais cette fois, la machine semble grippée : il a beau appliquer les mêmes recettes qu'auparavant, ça ne fonctionne plus.

@ Anitmythe : "Ceci dit que cela fasse échos chez vous c'est normal ,que vous fassiez l'impasse sur le passé sulfureux du personnage,sic"
C'est clair que Badiou devrait être d'emblée lapidé en place publique pour ne pas avoir renié son passé maoïste. C'est ridicule… En fait, ce qui vous dérange, c'est qu'il est l'un des seuls à continuer, contre vents et marées, à incarner une certaine idée de la gauche et un certain idéal de résistance.

Dans tous les cas : au risque de me répéter encore et encore, cela faisait longtemps que je n'avais rien lu d'aussi brillamment synthétique que son dernier ouvrage. Et ça : c'est essentiel.

Enfin, je vous renvoie à la tribune publiée par Badiou lui-même dans Libération, le 14 janvier dernier : http://www.liberation.fr/rebonds/303580.FR.php

Et pour être sûr que vous la lisiez, je la copie-colle même ici (eheh) :

"«Etre attaqué par l’ennemi est une bonne chose, et non une mauvaise chose» (Mao Zedong). C’est comme dans un film. Vous êtes en paix. Vous construisez peu à peu une œuvre philosophique dense et complexe. Vous êtes parmi les rares à n’avoir jamais abandonné le style militant de la décennie rouge (1966-1976) : liaison directe des intellectuels, des jeunes et des ouvriers, trajets neufs dans les cités, les usines, les foyers, refus des élections, des places, des crédits. L’unité de la vie tient alors dans le mot autour duquel vous redéfinissez l’ambition de la pensée contemporaine, le mot «vérité». Quand on vit ainsi, dans le monde tel qu’il va, les «communicateurs» de la scène publique ne se soucient pas de votre existence. C’est que vous n’avez rien à vendre, et vous n’achetez guère. Que faire d’une vérité, disent les marchands, puisqu’elle n’a pas de prix ? Vous êtes pour eux un mélange d’archaïsme et de dogmatisme, attaché à de criminelles vieilles lunes. Vous n’êtes pas dans la course. Silence.

Pourtant, un jour, on vous envoie des porte-flingues. Parce qu’on sait que vous êtes devenu le philosophe français vivant le plus traduit et le plus demandé, et de loin ? Parce que s’annonce le déclin des imposteurs qui depuis vingt ans représentent dans les médias la «philosophie» ? Parce qu’un de vos petits livres d’intervention, De quoi Sarkozy est-il le nom, consonne avec l’humeur belliqueuse d’une fraction du «grand public» ? L’avenir de l’histoire fera le tri des raisons.

Comme les commanditaires de l’assaut ne se montrent guère, les porte-flingues ne sont pas de première force. Ils voudraient bien tirer pour tuer, cependant. Mais qu’est-ce qui tue quelqu’un, de nos jours, dans la guerre intellectuelle ? Parbleu ! L’accusation d’antisémitisme ! Voilà la bonne idée ! Qu’Alain Badiou, dont on connaît tout de même vaguement les origines, les engagements, et même ce qu’il a écrit depuis vingt-cinq ans à propos des juifs, soit antisémite, c’est peu crédible, mais essayons quand même, disent les tontons flingueurs de la nouvelle extrême droite, celle qui vient de l’ancienne extrême gauche.

Le résultat est mitigé. Il faut constamment en rabattre, dire qu’il n’est pas vraiment antisémite, mais que, quand même, il produit des «effets antisémites», et ainsi de suite. Un flop. Ne pourrait-on pas suggérer plutôt qu’il est conformiste, répressif, autoritaire ? Là, on peut faire donner la nouvelle extrême gauche, celle qui voit partout dans l’agitation moderniste et la technologie du capitalisme contemporain la fontaine de Jouvence de l’intelligence collective, celle qui est antiautoritaire pour deux, celle en somme pour qui le capital donne partout le la de sa propre contestation. On va soutenir sur ce fond plein d’entrain que Badiou est un homme de l’institution, un installé, un faiseur d’oukases qui méprise la légèreté dionysiaque des innombrables «mouvements» dont notre monde s’enchante. Evidemment, faire passer Badiou pour un chéri des institutions est singulier. Où et quand parlait-on de lui, quelles fleurs lui faisait-on, quelle était son influence chez les apparatchiks de la philosophie, qu’ils soient de la télévision ou de la Sorbonne ? Qui peut citer, dans les trois dernières décennies, une œuvre aussi continûment solitaire, qui n’a pu rencontrer son public que par la seule ressource de sa puissance propre ? Le flop de cette tentative est inéluctable. Les tireurs devront se tirer.

On remarquera alors, chose intéressante, ce qu’ils ont en commun, qu’ils viennent du démocratisme rance ou de l’anarchisme snob : ils n’aiment, ni qu’on repère dans l’histoire de France une structure réactionnaire fondamentale, que j’ai nommée dans mon jargon le «pétainisme transcendantal» ; ni qu’on dise que le mot «communisme» reste apte à nommer l’avenir politique de l’émancipation. Mon interprétation de cette convergence est qu’ils n’aiment ni l’efficace du passé historique ni la libre amplitude politique de l’avenir. Ils n’aiment que l’étroitesse du présent, de leur présent. Comme Sarkozy, à vrai dire."


@ Guy M : "Je suis bien d'accord pour relayer les rencontres du XXième"
N'hésitez pas. :-)
(D'autant que j'habite tout près et que je viendrai avec plaisir)

@ Françoise : "Désolée d'arriver si tard"
Surtout pas. Heureusement qu'il n'y a nulle obligation. Sinon je serais le premier à être fouetté en place publique, tant il m'arrive de rater de nombreux billets.

@ Antimythe (bis) : "c'est, effectivement, plutôt une baudruche, et son succès est le symptôme du vide intellectuel de notre temps. Il faut ajouter que certaines de ses analyses (sur la "portée du mot juif") sont moralement suspectes. Bref, plutôt un miteux qu'un mythe."
Que d'injures gratuites et ne reposant sur rien… Pour votre grand retour dans les commentaires de ce bloug, vous frappez fort…

@ Sam : plus de réponse d'Antimythe ? Je vous déclare vainqueur aux points. Et largement.
(En même temps, le contraire aurait été étonnant…)

Écrit par : Le Charançon Libéré | 18/02/2008

Mais j'aurais préféré un vrai sophiste pour porter la contradiction, pas un schtroumf!!
Car en effet, «Etre attaqué par l’ennemi est une bonne chose, et non une mauvaise chose» (Mao Zedong)

Écrit par : Sam | 18/02/2008

@antimythe
J'aime bien quand les gens fustigent le maoisme ou le stalinisme, tous les ismes qui leur font peur, en réclamant une "autocritique" digne des meilleurs procès staliniens. Un pue de cohérence diantre.
Badiou a le mérite de décrire la situation au-delà des ho, ha, hein, etc, des commentaires du sarkozysme triomphant ET de réhabiliter une alternative, qu'il n'a pas honte de nommer communisme.
Pourquoi pas?
Quand on regarde le développement capitaliste actuel force est de reconnaître que l'analyse marxiste était pas trop mauvaise non? Pourquoi les conclusions ne pourraient être tirées? En écoutant peut être ce que le productivisme a de mortel...
Bonne suite Charençon
Salutations indiennes
PS je signale, aux mêmes éditions Lignes, un autre ouvrage salutaire : Bouffon imperator, initialement paru dans Politis. http://www.politis.fr/Bouffon-Imperator-Les-Cent,2566.html

Écrit par : JR | 19/02/2008

@JR
après Badiou, Brossat c'est un peu decevant je trouve.Tout comme hazan mais mieux philosophiquement c'est vrai
Il y a le bon livre de bensaid sur BHL...

Écrit par : Sam | 19/02/2008

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